samedi 1 juillet 2017

Nouvelle Lettre ouverte de la Dre Muriel Salmona à Monsieur le Président de la République et Mme la Ministre des Solidarités et de la Santé : protégez les enfants de toute forme de violence





Le 9/05/2017

Monsieur le Président de la République, Mme la Ministre des Solidarités et de la Santé,

En tant que psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, association de recherche, de formation et d’information sur les psychotraumatismes qui lutte contre toutes les formes de violences, je vous écris pour vous alerter sur l’urgence humaine, sociale et sanitaire de faire de la lutte contre les violences faites aux enfants une priorité du gouvernement et de votre quinquennat. 

L'exposition précoce à la violence a été reconnue par la communauté scientifique internationale et l’Organisation Mondiale de la Santé comme un problème majeur de santé publique, comme étant la principale cause de mortalité précoce et de morbidité à l’âge adulte. Elle est également reconnue comme une usine à fabriquer des inégalités, de la précarité, des handicaps et de nouvelles violences.

La lutte contre les violences faites aux enfants est donc primordiale, il est essentiel qu’elle soit déclarée Grande Cause Nationale et reconnue comme une urgence de santé publique comme l’OMS l’a recommandé en 2014. 

Des mesures ambitieuses et un effort exceptionnel en terme de moyens humains et financiers avec une mobilisation sans précédent sont indispensables pour protéger chaque enfant vivant en France et en Outre-Mer de toute forme de violence, et pour respecter les droits de chaque enfant victime de violence à être protégé, soigné, soutenu, aidé et accompagné pour obtenir justice et réparations, et pour que sa santé, son développement et son avenir soient préservés. Je tiens à votre disposition les 10 recommandations du Manifeste Stop aux Violences faites aux enfants (http://manifestestopvfe.blogspot.fr/) que notre association a lancé en mars 2017, co-signés par 25 associations et de nombreuses personnalités, et dont la pétition de soutien a recueilli à ce jour plus de 27 900 signatures.

La nouvelle loi de protection de l’enfance de 2016 centrée à nouveau sur l’intérêt supérieur de l’enfant, la création du Conseil Nationale de la Protection de l’Enfance, et le 1er plan de lutte et de mobilisation contre les violences faites aux enfants de mars 2017 (abordant enfin la nécessité de prendre en charge les conséquences psychotraumatiques sur la santé des enfants victimes de violences et d’autres traumatismes) mis en place par Laurence Rossignol, ministre des Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes, nous ont donné beaucoup d’espoir. 

La déception a été d’autant plus grande quand nous avons appris lors de la formation du premier, puis du deuxième gouvernement, la suppression du ministère de l’enfance, des familles et des Droits des Femmes, ainsi que celles du secrétariat d’État à l’Aide aux Victimes et enfin celle du secrétariat général à l’Aide aux Victimes. Ce sont autant de signaux qui nous préoccupent et nous font craindre que protéger les enfants de toute forme de violence, mais également les accompagner et leur permettre ainsi qu’à toutes les victimes de violences d’accéder à des soins spécialisés ne soient pas une priorité du gouvernement et de votre quinquennat. Nous attendons des garanties fortes sur l’application du 1er plan de lutte et de mobilisation contre les violences faites aux enfants.

Les enfants ne peuvent pas attendre… pour paraphraser l’ouvrage de l’UNICEF auquel j’ai participé, paru en janvier 2016 à l’occasion de l’audition de la France par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU, ils sont ce qu’il y a de plus précieux, ils sont l’avenir, la richesse de notre démocratie, mais ils sont en devenir, particulièrement vulnérables et dépendants des adultes et les protéger de toute injustice, de toute domination et de toute discrimination, de toute atteinte à leur intégrité physique et mentale y compris les châtiments corporels et les violences éducatives, et de toute atteinte à leur dignité est un impératif humain qui est au coeur de nos valeurs les plus universelles (CIDE, 1989).

Les violences faites aux enfants sont de graves atteintes à leur intégrité physique et mentale, ainsi qu’à leurs droits. Fréquentes et répandues dans tous les milieux, les violences sont avant tout commises par des personnes censées protéger les enfants. Elles s’exercent dans le cadre de rapports d’inégalité, de privilège et de domination des hommes sur les femmes et les filles, des adultes sur les enfants, et elles aggravent les inégalités et les discriminations. Elles sont un facteur majeur d’injustice sociale.

Plus les enfants sont vulnérables et en situation de handicap et de discrimination, plus ils subissent de violences. Les enfants sont les principales victimes de violences sexuelles, les filles bien plus que les garçons : 81% des violences sexuelles débutent avant 18 ans, 51% avant 11 ans, 21% avant 6 ans (Enquête IVSEA, 2015). 

Avoir subi des violences dans l’enfance a de lourdes conséquences sur la santé des enfants à court, moyen et long termes, c’est le déterminant principal de la santé 50 ans après, et cela peut faire perdre jusqu’à 20 ans d’espérance de vie (Felitti, 2010, Brown, 2009). C’est pour les filles le premier facteur de risque de subir des violences conjugales et sexuelles à l’âge adulte. C’est pour les garçons le premier facteur de risque d’exercer des violences à l’âge adulte (OMS, 2010 ; Fulu, 2017). 

Le cerveau des enfants est très vulnérable aux violences et au stress extrême. Destructrices et traumatisantes, les violences ont de très lourdes répercussions sur la vie, le développement, le comportement, la scolarité et la santé des enfants, entraînant des atteintes physiques, psychiques et neurologiques, endocriniennes et immunitaires, avec pour conséquence une perte considérable de leurs capacités à se développer et à se réaliser comme ils auraient souhaité le faire. Ces conséquences  ont un impact qui se prolonge tout au long de leur vie.

Dans le monde, un enfant sur quatre a subi des violences physiques, une fille sur cinq et un garçon sur treize des violences sexuelles, un enfant sur trois des violences psychologiques (Enquête Hillis citée par l’OMS 2016).

En France, nous avons très peu de chiffres et pas encore d’enquête de victimation directe auprès des enfants. Cependant, à partir de d’enquêtes faites auprès d’adultes qui rapportent les violences subies dans leur enfance, on peut estimer que chaque année plus de 150 000 enfants subissent des maltraitances physiques, 124 000 filles et 30 000 garçons subissent des viols ou des tentatives de viols (CSF 2008, CVS-ONDRP 2012-2015), 140 000 enfants sont exposés à des violences conjugales (CVS-ONDRP 2012-2015), et plus de 300 enfants sont tués (Turz, 2010).

Or, la très grande majorité des enfants victimes de violences ne sont jamais protégés, ni reconnus. Ils n’ont que rarement accès à la justice et à des réparations. Leurs traumatismes psychiques ne sont presque jamais pris en charge, les professionnels de la santé ne sont que trop rarement formés à cette problématique, et l’offre de soin est très insuffisante sur tout le territoire, se réduisant à quelques rares centres de soins spécialisés en psychotraumatologie.

Pour ces enfants, cette absence de protection et de prise en charge spécialisées est une lourde perte de chance en terme de santé et d’intégration sociale tout au long de leur vie. Elle entraîne de très importantes souffrances, et elle les condamne à survivre en mettant en place des stratégies de survie coûteuses, aliénantes, handicapantes et sources d’inégalités ; elle restreint gravement leur liberté et leur possibilités de construire leurs projets de vie.

Cette perte de chance est d’autant plus scandaleuse que les soins sont efficaces et libérateurs, ils permettent d’éviter la répétition des violences et la plupart des conséquences à long terme (les atteintes neurologiques se réparent).

Avoir subi des violences dans l’enfance, comme l’ont démontré de grandes études épidémiologiques internationales sur les ACE (Adverse Childhood Experiences) depuis 1998 (Felitti et Anda, 1998, 2010, Hillis, 2016, Brown, 2009, Fulu, 2017) :

- est la principale cause de décès précoce à l’âge adulte,

- est le déterminant principal de la santé 50 ans après,

- et peut faire perdre 20 ans d’espérance de vie.



C’est également le principal risque, tout au long de sa vie :

- de faire des tentatives de suicides,

- d’être alcoolique, toxicomane, tabagique,

- d’être obèse,

- d’avoir des comportements à risque,
- de faire des dépressions,
- de se retrouver en situation de précarité, et de marginalisation,
- et de subir de nouvelles violences ou d’en commettre, comme nous l’avons vu.

Ces risques sont gradués en fonction de la gravité des violences et de leur nombre. De très forts liens sont également retrouvés avec de nombreuses maladies organiques : cardio-vasculaires, auto-immunes, etc.

Ces effets destructeurs des violences ne sont pas une fatalité, protéger et soigner ces enfants victimes leur permet de recouvrer une bonne santé et une égalité de chance. Et, il n’est jamais trop tard pour prendre en charge les conséquences psychotraumatiques de ces violences, les adultes victimes dans leur enfance doivent pouvoir accéder à des soins spécialisés quel que soit leur âge. 

Protéger et soigner les enfants victimes de violences c’est lutter contre toutes les formes de violences et de délinquances (violences conjugales, sexuelles, au travail, terrorisme, etc.) mais également contre les inégalités et les injustices sociales.

Le premier plan de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants lancé le 2 mars 2017, est un premier pas, mais il faut qu’il soit appliqué et il nécessite d’être encore bien plus ambitieux et soutenu par une volonté politique forte et par l’octroi d’un budget à la hauteur de la gravité et l’urgence de l’enjeu.

Je vous remercie beaucoup de l’attention que vous voudrez bien porter à cette lettre, et j’espère que vous serez sensible à ces arguments, je suis à votre disposition pour vous donner toutes les informations complémentaires que vous souhaiterez.

Je vous prie de bien vouloir agréer monsieur le Président de la République et madame la Ministre l’expression de mon profond respect et de ma très haute considération.

Docteure Muriel Salmona
Psychiatre, psychotraumatologue,
Présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie,
☏ 06 32 39 99 34







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